Les gros yeux de maladie de ma
famille hantent mes regards dans le miroir de la salle de bain. Ils sont
égarouillés, comme perdus dans leur orbite, dans leurs sphères globuleuses. Il
y a eu ceux de mon oncle quand nous l’avons retrouvé sur son lit d’hôpital
après une psychose l’ayant mené à sauter en bas du balcon. La hauteur d’un
deuxième étage, ce n’est pas suffisant pour perdre la vie. Par contre, on peut
amplement se péter la fiole et en ressortir cabossé, disloqué, meurtri. Quand je suis entrée dans sa chambre d'hôpital, il était assis dans son lit et la première chose qui m'a
surprise était son air illuminé et asymétrique. Mon oncle avait d’habitude les traits
plutôt fins, doux sur lesquels courrait une humeur légère. Je ne comprenais pas
sa maladie. Je savais que c’était la pire que je puisse imaginer, que c’était
le trouble le plus terrifiant du DSM5. Je ne comprenais pas sa vie. Comment vivre
ainsi? Son air jovial ne correspondait pas à l’horreur que j’imaginais pour ce
genre de diagnostic. J'aurais dû en tirer la conclusion que ça pouvait se vivre, la schizophrénie, et que ce n'était pas que corridors, camisole de force et bave dégoulinante. J'en ai plutôt nourri une phobie déjà bien grouillante en moi : la peur de devenir folle.